chronique #11 : mercy, mary, patty

by - février 13, 2018

« J’ai appris ce qu’est l’amour inconditionnel pour ceux et celles qui m’entourent, l’amour qui vient de cette certitude que personne ne sera libre tant que nous ne serons pas tous libres. »



Auteur : Lola Lafon. 
Editions : Actes Sud. 
Nombre de pages : 238. 
Genre : Documentaire. 
Date de parution : 16 aout 2017
Résumé : En février 1974, Patricia Hearst, petite-fille du célèbre magnat de la presse William Randolph Hearst, est enlevée par un groupuscule révolutionnaire dont elle ne tarde pas à épouser la cause, à la stupéfaction générale de l'établishment qui s'empresse de conclure au lavage de cerveau. Professeure invitée pour un an dans une petite ville des Landes, l'Américaine Gene Nevena se voit chargée de rédiger un rapport pour l'avocat de Patricia Hearst, dont le procès doit bientôt s'ouvrir à San-Francisco. Un événement mémorable dont la résonance va également “kidnapper” l’existence de trois femmes de générations différentes : une Américaine et deux Françaises tour à tour attachées à saisir cet épisode. Par ce roman sur l’influence décisive de leur rencontre éphémère, par sa relecture de l’affaire Hearst, Lola Lafon s’empare d’une icône paradoxale de la story américaine, de son rayonnement dans l’espace public et du chavirement qu’elle a engendré dans le destin de ses héroïnes. 



Aujourd’hui, je ne vous parlerai pas de monde imaginaire, de personnages fictifs, ou d’intrigues fantastiques. Aujourd’hui, je m’attaque à un roman inspiré d’une histoire vraie. 


« Défiez vous des histoires simples. »

Dans l’Amérique du milieu des années 1970, un groupuscule extrémiste (le SLA : l’armée de libération symbionaise) composé de jeunes en mal d’aventure kidnappe Patricia Hearts, fille d’un magnat de la presse. Comme rançon, ils exigent que le père de Patricia fasse œuvre sociale et distribue de la nourriture à la population de Californie qui vit sous le seuil de pauvreté. Le hic, puisque hic il y a, se situe dans la conversion idéologique opérée par Patricia qui prendra part à la cause de ses ravisseurs et ira jusqu’à changer d’identité pour devenir Patty. Patricia/Patty n’est pas tombée amoureuse d’une personne mais d’une idée. Ou d’une idéologie.

Pour bien comprendre, voici un petit rappel histoire. On est au milieu des années 70 aux USA, on est plus dans l’époque libertaire de la fin des années 60 portées par les manifestations contre la guerre, portées par le mouvement hippie. C’est finit. Ce qu’il reste du mouvement hippie, c’est la drogue. Des bombes explosent aux USA, il y a une perte de confiance absolue des américains en leur gouvernement. C’est la première crise pétrolière, le chômage s’installe. Les Américains découvrent une précarité, une pauvreté, ils découvrent leur pays finalement. C’est un pays qui doute.

Dans ce pays, Patricia Hearst est la fille d’un homme qui possède quasiment toute la presse aux USA. Patricia a été élevée dans plein d’écoles privés, elle est étudiante à Berkeley, campus en Californie agité à l’époque. Elle vit avec son fiancé plus âgé qu’elle, elle reçoit et cuisine dans son appartement. Elle va être enlevé en février 1974, moins de deux mois plus tard elle se convertit à la cause de la SLA. Quand elle est arrêtée, elle brandit ses poings menottées et quand on lui demande quelle est son occupation professionnelle, elle répond guerilla urbaine. Le FBI la cherche depuis un an et demi, elle est la personne la plus recherchée des du pays ; Tous les américains suivent son épopée, grâce à ses bandes sonores. Quand on l’arrête, tout le monde se demande si elle est une "marxiste-terroriste, une pauvre petite fille riche, une zombie, une fille paumée, ou une jeune fille en colère qui tient l’Amérique dans son viseur ?" Au centre du procès la question est, est-ce que elle s’est ralliée de son plein gré ou elle est victime d’un lavage de cerveau ? Est-ce qu’elle est libre ou pas ? 

Sa voix, ses soupirs, ses lassitudes… C’est la seule chose qu’on a. Est-ce qu’elle lit un message qu’on lui a écrit ? Est-ce qu’elle a été drogué ? Tout de suite après l’enlèvement, elle dit, ces gens là ne sont pas une bande de tarée. La captivité n’est peut-être pas ce que l’on croit qu’elle est. Elle ne veut peut-être pas être retrouvée. 

L'histoire finit mal, évidemment. Repéré, le groupe est encerclé par des centaines de policiers. Après l'assaut, on retrouvera 3 000 douilles sur place, et six cadavres dans la maison calcinée par les grenades incendiaires. On découvrira qu'une bonne partie du SLA était constitué de filles ordinaires de la "middle class" américaine, si semblables aux autres. Mais comment, s'étonne la presse, n'a-t-on pas su déceler les signes de "radicalisation" de ces "jeunes filles manipulées"?

Dans le roman de Lola Lafon, une femme "manipulée" peut en cacher une autre. Derrière l'histoire de "Patty" se cache celle de "Mercy" et "Mary", ces femmes enlevées au 17è et 18è siècle à Deerfield par des Amérindiens. "Libérées", elles refusèrent de quitter leur famille d'adoption, suscitant stupeur et désapprobation de leur milieu d"origine.

Est-ce qu’elles sont libres ou pas ? Toutes ces jeunes filles quittent un monde qu’on leur offre qui semblent être la liberté absolue, le choix. Qu’est-ce qu’il y a dans notre société qui est si mortifère que nos adolescentes veulent le quitter ? Elles refusent une liberté pour aller trouver ce qui semble être totalement aliénant. Que vont-elles chercher ? 

Je n'ai pas l'habitude de ce genre de lecture. Je suis sortie de ma zone de confort pour découvrir l'histoire de Patricia Hearts, une histoire dont j'ignorais tout, et qui aujourd'hui m'obsède. Je suis allée regarder des articles de presse la concernant, écouter ses bandes sonores, pour me faire ma propre idée aussi. Ce roman m'a poussé dans mes retranchements. Entre le récit et le documentaire, Lola Lafon nous interroge. Elle écrit à la deuxième personne du pluriel, s'adressant à Gene Neneva, une experte engagée par l'avocat des Hearst pour défendre Patricia. Les personnages féminins sont solides dans ce roman, presque intimidants. J'ai parfois été déstabilisé, parce que je me suis mise à penser à Patricia, et si finalement elle avait eu raison, qu'elle était mieux loin de l'argent de sa famille ? Le lavage de cerveau opère, mais qui sont les vrais coupables ? Ce roman m'a retourné.



Et vous ? Connaissiez-vous l'histoire de Patricia Hearst ? 
Avez-vous lu Mercy, Mary, Patty ? Quel genre de livres vous fait sortir de votre zone de confort ? 


Love,


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